La feuille de Prat

La feuille de Prat

Chroniques Pratoises

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Nouveau défi sur la feuille de Prat : trouver qui peut être l'auteur de l'histoire ci dessous :

Le canal du Barbu :
"J'ai pour vous une histoire qui enjambe Prat, dans le sens où elle me fut racontée par un homme de la soulane, mais qu'elle concerne Sauzet...
Denis Maury m'impressionnait. Je pense que c'était à cause de sa large carrure et de sa façon méthodique et précise de fendre le bois sur son billot. Mon imagination d'enfant l'aurait volontiers imaginé en bourreau au grand coeur dans un siècle lointain. Augustine, sa femme, était affectueuse et aimait à nous faire goûter le lait bourru, à peine était-il donné par les vaches.

Un jour" d'expédition myrtille"s (anciens pots de miel pour la récolte, peignes, gourdes de vin pour les anciens, larges tranches de pain, une saucisse sèche de Carbonne, 2 grands parents, 3 oncles et tantes, un chien de hasard et une escouade de gamins échevelés : c'était bien une expédition...), mon errance de cueillette-dégustation me fit enjamber un étrange ruisseau qui courrait... à l'horizontale dans le bois de Sauzet. J'avais en ces temps là une belle volonté de comprendre les choses et en allant chercher le lait le lendemain à la ferme de Splanals, j'en parlais à Augustine. Elle s'en fut chercher dans le buffet grinçant une boite de gâteaux secs pour me faire taire et c'est la voix de Denis qui remplit la vieille cuisine...

"C'est un canal, vois-tu, pas un ruisseau. Taillé à mains d'hommes, autrefois... On l'appelle "le canal du barbu"..."
Ainsi commençaient les histoires, comme une pêche à la truite : une amorce puis un silence, jusqu'à ce que la truite tire sur la ligne. Mes yeux ronds devaient assez en dire pour que Denis fasse claquer son vin sous la langue et continue son récit.
"Autrefois... Je te parle d'il y a longtemps. C'était au temps du roi Henri IV. Il était d'ici tu sais ? Il était comte de Foix..."
Nouveau silence bien pesé. Je n'avais alors qu'un visa d'estivant et il était bon de me faire savoir que ces montagnes que je ne fréquantaient que pendant les vacances, avaient donné naissance à des princes et des héros, pas seulement des paysans fendeurs de bûches sèches. Précaution inutile : j'étais si parfaitement heureux de venir dans ces monts que je n'avais attendu personne pour imaginer qu'ils étaient le berceau de géants, de fées et de chevaliers pourfendeurs de dragons...
" Et notre Henri, il venait souvent chasser à Sauzet. C'était même parait-il son bois préféré. Tu me crois dis ?"
Je hochais la tête sans battre les cils ni ouvrir la bouche, pour ne pas perdre une miette de l'histoire ni des gâteaux. Pour autant, je ne voyais absolument pas quelle autre forêt au monde aurait pu attirer un homme de si bon goût que le prince de Navarre. Dans ma famille protestante, le fils de Jeanne d'Albret était toujours évoqué avec une émotion respectueuse, et dans mes yeux d'enfant, Sauzet était la quintessence de la beauté sylvestre. Le Vert Galant était donc un habitué du lieu, c'était entendu. Mais de penser que je mangeais les myrtilles là où ce héros familial traquait le cerf, cela me troublait au plus haut point.
"Mais ce jour là, il poussa trop loin sa course et perdit à la fois ses compagnons et son cheval..."
Sauzet n'est pas immense. Si on y perd un roi, on devrait assez facilement le retrouver à grands coups de cornes et d'épieu dans la broussaille. Mais ce genre de remarque n'a rien à faire dans le frisson d'une histoire. Je ne fit aucun cas de ce détail et me perdit derrière le génial promoteur de la poule au pot.
"Et la nuit vint, terrible, noire comme le cul du Diable !"
Mon grand-père était magistrat et mon père pasteur. Il me semble que Denis aimait à glisser dans son discours d'ordinaire très policé et marqué par la rigueur de l'école de Jules Ferry, quelques expressions digne d'un charretier de la plaine. Comme ça, juste pour me voir rougir, à moins que ce ne soit pour pour qu'Augustine glisse un reproche souriant.
"Mais à ce moment là, il a vu une petite lumière dans les bois..."
Il y eut un silence et puis soudainement Denis se leva, prétextant je ne sais quelle urgence avec les bêtes. Il me laissa là, un gâteau dans la bouche, mes yeux ronds cherchant la lumière vue par Henri de Navarre.
"Ha... Hé... Je te raconterai la suite demain si je m'en souviens... Allez, bonsoir..."
Je n'osais rien dire, moi. Je ramassais mon bidon de lait et je filais vers Caloli en essayant de ne pas perdre de vue les pierres du chemin. Et en voyant la luciole de la fenêtre entre deux arbres, je me pris pour le roi perdu dans les broussailles. Savourer une histoire, c'est d'abord savoir attendre.

Le soir, entre soupe aux légumes et tarte aux myrtilles, j'avais osé la question à mon père, pour en avoir le coeur net.
- Dis papa, Henri IV il est déjà venu dans la vallée ?
Sans chercher à savoir d'où venait la question (ou peut-être parce qu'il le savait déjà) il me répondit avec ce qu'il fallait de détails et d'enthousiasme pour que le récit en cours de Denis prenne plus de force encore.
- Bien entendu ! Il était comte de Foix. Le dernier d'ailleurs, puis qu’ensuite il rattacha la France à la Navarre... Alors je suppose qu'il ne devait pas se gêner pour venir vérifier que tout le monde mangeait sa poule au pot hebdomadaire.
Le reste, consacré à Jeanne d'Albert, au panache blanc et à la messe en échange de Paris, me passa un peu au dessus de la tête. Ce que je gardais était pourtant précieux : ainsi donc Denis disait vrai et j'allais connaître de source sûre l'histoire de ce canal horizontal qui courrait à Sauzet.

A propos de courir, je ne fut pas en reste le lendemain, ne laissant à personne l'importante mission qui consistait à aller chercher le lait à Splanals... Denis était à sa place, dans le contre-jour de son coin de fenêtre. L'histoire ne se fit pas attendre.
" Tu te souviens que le roi était perdu dans la forêt. Tu t'en souviens hein ?"
Pardi que je m'en souvenais ! De plus je réalisais bien qu'aucun des paysans d'ici n'aurait pu s'y perdre : ils étaient donc bien supérieur au souverain qui transforma la France. Respect...
" Bon, puis il vit une lumière... Il s'approcha tiens, il n'avait guère le choix. C'était une petite maison, pauvre comme on n'en a pas idée ! Une maison de paysans"
Elle était bien grande la maison de Denis et pourtant il était paysan. Mais il avait une façon de dire "pauvre" qui était comme un titre de noblesse et claquait comme un étendard glorieux. En l'écoutant, je me promis d'être moi aussi, un jour, pauvre comme un paysan du fin fond de Sauzet...
" Vivaient là deux vieux sans enfants. Quand ils virent ce chevalier aux habits déchirés par les ronces, loin de se douter que c'était leur roi, ils ouvrirent leur porte avec empressement et lui donnèrent soupe, pain et jambon."
Augustine en profita pour me glisser une partie de ce royal menu sur la toile cirée qui racontait une scène de chasse.
" Au matin, rassasié et reposé, Henri demanda un cheval pour rejoindre ses hommes. Les deux vieux avaient comme tout bien, qu'une vieille jument blanche dont on aurait pu compter les os tant elle était maigre. Ils la donnèrent pourtant sans hésiter. Seule la vieille osa raconter pourquoi ils étaient si pauvres. Aucune source ne coulait là et l'on ne pouvait ni cultiver de champs, ni faire tourner la moindre roue de moulin. En poussant la jument, le bon roi promit simplement qu'ils auraient de ses nouvelles bientôt..."

Denis mâcha longuement son pain et son jambon, me laissant le temps de faire de même. La fin de l'histoire venait et tous les deux aspirions à ne rien précipiter. Il fallait pourtant y venir.
" Pour remercier les vieux et les aider à survivre, Henri envoya des ouvriers pour tailler un canal depuis Goute Noire jusqu'au chemin de la Cloche, à travers la forêt de Sauzet. En souvenir, on l'appelle le canal du Barbu et chaque année, les habitants de Prat devaient donner au comte une jument blanche..."

Cette histoire m'accompagna jusqu'à la maison, puis les années qui suivirent. Je revins souvent tenter de me perdre au bord du canal du Barbu, puis m'en fus me perdre pour de bon à l'Université. J'en parlais un jour à un vieux maître, qui m'expliqua que c'était probablement le souvenir enjolivé des droits payés au comte de Foix, propriétaire des forêts, pour y faire passer un canal d'irrigation. Je m'en fus fouiller aux archives départementales pour en trouver la trace, en vain. Du Canal du Barbu, il ne restait que les mots de Denis. Enfant, la bouche pleine de gâteaux secs et les bras serrés autour de mon pot au lait, j'avais par hasard cueillie une fleur rare : celle d'une mémoire paysanne, plus ancienne et plus forte que celle des archives du comte de Foix.

Denis s'en est allé, Augustine s'est réfugié loin du présent, l'antique maison où je venais chercher le lait ne connait plus l'odeur des vaches, le canal du Barbu chaque année se comble un peu plus, mais l'histoire, elle court toujours...

Dernière modification le 24-01-2014 à 22:25:30

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Je viens de lire cette très belle histoire, d'autant plus belle que la façon dont elle est racontée nous tient en haleine. Même s'il ne s'agit que d'une légende, et qu'elle soit peu plausible, qu'importe? car l'essentiel est qu'elle fait rêver et j'y penserai chaque fois que je longerai ce petit canal qui court le long du chemin qui mène à Estibat.. La fin est très touchante et la manière qu'a l'auteur pour décrire la maladie d'Augustine qui la détache de la réalité très poétique, sans doute aussi parce qu'empreinte de beaucoup de nostalgie, car même si le canal du Barbu existe toujours (et l'été dernier il avait été nettoyé, du moins la partie qui va de la Cabane de Sauzet à Estibat), les personnes qui s'en sont allées sont parties pour toujours et les lieux qu'elles avaient habités ne seront plus jamais semblables à que ceux que nous avons connus..
Merci, Isabelle de l'avoir partagée avec nous et merci à l'auteur de nous l'avoir contée.
Hélène

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Merci, vraiment pour cette belle histoire qui a pu se transmettre de génération en génération. Je ne connais pas ce canal, mais cela m'a donné envie d'aller m'y promener. C'est vrai que la forêt de Sauzet est superbe et je me représente bien les chasses qui pouvaient s'y dérouler.
Pour te rassurer Isabelle, les alerte fonctionnent.
Bien amicalement,
Marie-Christine
Marie-Christine T.

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Quelqu'un a trouvé mais ne l'a pas écrit , donc je donne le nom de l'auteur de cette histoire : c'est Olivier De Robert ; vous pouvez le retrouver animant le festival des contes de Saurat, chaque été ;
Pour ceux qui veulent découvrir son talent de conteur, vous pouvez également retrouver ses chroniques dans ariegenews.
je suis personnellement ravie qu'il ait rejoint le blog et on attend avec impatience qu'il nous délivre encore d'autres "vieilleries".
Isabelle

Dernière modification le 28-01-2014 à 12:47:56

Dernière modification le 28-01-2014 à 12:48:01

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Merci Olivier de Robert ,c'était palpitant et je vous avais reconnu ;
Cette histoire vraie me rappelle Louise ( de Loumet ) qui a été longtemps la sacristaine de Mr le curé et avait des "connections" naturelles avec l'au delà , pas toujours répertoriées (par Mr le curé )
Elle disait : " oh ! je n'ai pas bien dormi cette nuit : toute la nuit j'ai entendu le tintement des cloches de la chasse !
- la chasse ?
- Oui la chasse du roi Henri qui s'est perdue . Les aboiements et les trompes !
- Mais quel roi Henri ?
- Ah je ne sais pas , un roi qui s'était perdu ,je l'ai entendu devant par Sarraute ! J'ai dit toutes les prières que je savais , toute la nuit)

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